L’islamophobie aujourd’hui

” l’Islamophobie c’est comme le racisme et l’anti-sémitisme, ça ne s’explique pas ça se combat ” Nicolas Sarkozy

Vincent Geisser : La nouvelle islamophobie

Publié par Emergence-Centre Malcolm X le novembre 22, 2008

La nouvelle islamophobie
V
incent Geisser,  2003, Paris, La Découverte, collection « sur le vif », 122 p

« Islamophobie, n.f (1994) : « De islam et -phobie. Forme particulière de racisme dirigée contre l’islam et les musulmans. »
C’est la définition que donne le Petit Robert 2005 d’un de ces nouveaux « entrants » de l’année, en compagnie entre autre, de « Hidjab», « Burqa» ou « Communautarisme. » Vincent Geisser, chargé de recherches au CNRS (Institut de Recherches et d’Études sur le Monde Arabe et Musulman, IREMAM, Aix-en-Provence) en publiant à l’automne 2003 La nouvelle islamophobie, n’est certainement pas étranger à la promotion de ce néologisme.La thèse centrale de cet essai repose sur ce postulat : il y a en France et notamment depuis les attentats du 11 septembre 2001, une phobie de l’islam en tant que religion et civilisation et par delà un rejet de ceux qui le pratiquent ou s’en revendiquent. Cette peur de l’islam et des musulmans, qui « se déploie de façon autonome », V. Geisser la distingue du racisme anti-arabe ou anti-immigré « plus traditionnel », puisqu’elle s’exerce non plus sur un référent ethnique, mais religieux, et en l’occurrence « sur tout signe visible de l’islamité. »

  • L’islamophobie, diagnostic d’un mal français

    Dès la première page de son introduction, V. Geisser tire la sonnette d’alarme en nous donnant à lire les deux rapports qui sont à la base de son constat :
    -Le rapport 2001 de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme (CNCDH) (organisation officielle rattachée au Premier ministre) qui relève que « si les Maghrébins et les « beurs » issus de l’immigration étaient jusqu’à présent plus particulièrement visés, ces violences  se sont souvent élargies aux communautés arabo-musulmanes. »
    -L’étude du réseau RAXEN (Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes) réalisée dans 15 pays de l’UE après les attentats du 11 septembre 2001 et qui montre «dans tous les pays, une islamophobie  latente [qui] a mis à profit les circonstances présentes pour émerger, se concrétisant sous la forme d’actes d’agression physique et d’insultes verbales. »
    Or, si le phénomène est constaté aussi bien en Europe qu’en Amérique du Nord, pour V. Geisser il existe bien une islamophobie « à la française » qui serait avant « une religiophobie » venue se greffer sur un « contentieux historique » mêlant histoire coloniale, une guerre d’Algérie mal « digérée », et anti-cléricalisme républicain.
    Tout au long de son ouvrage, l’auteur propose de nous éclairer sur les causes de cette nouvelle peur et les dangers qu’elle peut représenter pour notre société. Aussi décline-t-il sa démonstration en quatre parties correspondant aux quatre catégories d’islamophobes ou de « faciliteurs d’islamophobie » que son analyse à pu dégager.

    Ainsi, dans son premier chapitre « Islamophobie médiatique ; les journalistes et les intellectuels en question », l’auteur s’en prend ouvertement à ce qu’il appelle les « intellectuels médiatiques » largement responsables de la « diffusion et la banalisation de l’islamophobie au sein de la société française. »
    Pour V. Geisser, les journalistes, notamment depuis la révolution khomeiniste de 1979, s’ils ne créent pas de l’islamophobie, « contribuent à la banaliser sous couvert d’investigation approfondies » en véhiculant clichés et stéréotypes du fait musulman présenté le plus souvent comme « une altérité radicale et conflictuelle. » L’auteur cite ainsi pêle-mêle les unes alarmistes des grands hebdomadaires hexagonaux (Marianne voilée du Figaro Magazine en 1985 ou jeune fille au tchador du Nouvel Observateur en 1989) ou « la traque » par les télévisions d’une « prétendue réaction musulmane » aux attentats du 11 septembre 2001 « comme si les musulmans de France se devaient d’avoir nécessairement un avis sur Ben Laden ou les événements en cours. »
    Mais ce qui irrite le plus le sociologue, c’est le fait que les « intellectuels médiatiques » comme A. Finkelkraut, J-F. Revel ou A. Adler, aient réussi à décrédibiliser et à marginaliser la parole des chercheurs spécialistes de l’islam, qu’ils soient islamologues, sociologues ou politologues, accusés d’angélisme et de ne pas avoir su prévoir le 11 septembre 2001. Cette mise à l’écart des universitaires à permis la promotion médiatique d’experts sécuritaires, qui ont pour nom A. Basbous, A. Sfeir, A. Del Valle ou F. Encel, dont la  notoriété s’appuie sur un « prétendu “réalisme” face au danger d’islamisation des banlieues hexagonales. »

    Ces « nouveaux experts de la peur » dont il est question tout au long du deuxième chapitre sont donc devenus, « les figures de références en matière d’islam et d’islamisme. »
    Pour V. Geisser, le cas le plus emblématique est sans conteste celui d’A. Del Valle. Ancien de l’extrême droite « païenne » et militant de tendance souverainiste à l’UMP, il partage avec les experts militaires une même « haine de l’Amérique, le mépris de l’islam et des penchants pro-serbes. » Le 11 septembre 2001 est un véritable « événement providentiel » pour le jeune auteur puisqu’il passe en quelques jours des « milieux obscurs de la Nouvelle droite » aux sunlights des plateaux de télévision.
    Ce qui est le plus dérangeant pour V. Geisser, c’est l’appui dont bénéficient ces experts de la part d’universitaires, comme certains géopoliticiens qui prennent là une « revanche  médiatique » sur un milieu académique qui les accepterait mal ou certains chercheurs non-spécialistes de l’islam. C’est le cas de la démographe de l’INED M. Tribalat ou du politologue du CNRS, P-A. Taguieff, qui « au nom d’un combat commun contre l’islamisme et la « nouvelle judéophobie », en viennent à accorder des tickets d’entrée à des auteurs « peu scrupuleux sur l’origine de leurs informations et de leurs sources. »

    Le troisième chapitre consacré justement à cette « nouvelle judéophobie » est en fait le cœur de la démonstration de cet essai. En effet, nous ne pouvons comprendre le ton de La nouvelle islamophobie, si nous oublions qu’il est une réponse, le titre est là pour nous le rappeler, à celui de P-A. Taguieff , La nouvelle judéophobie, paru quelques mois auparavant1.
    La thèse centrale de ce livre est  qu’il y aurait apparition en France et singulièrement depuis les attentats du 11 septembre 2001, d’une nouvelle « judéophobie » (terme qu’il préfère à antisémitisme, trop lié à l’histoire européenne des XIXe et XXe siècle ), fruit d’une « alliance » objective entre islamistes et certains militants de gauche et d’extrême gauche pro-palestiniens, anti-américains et anti-mondialistes et qui aurait pour prétexte l’anti-sionisme et la critique d’Israël.
    Pour l’auteur, cette thèse, qui n’a jamais fait l’objet d’une véritable enquête de terrain, ne tient pas. Il reproche à ses promoteurs une vision « conservatrice de l’ordre social […] censée prévenir l’ « imminence de conflits communautaires sur notre territoire. » C’est finalement toutes ces thèses « huntingtonienne in societa » véhiculées par P-A. Taguieff, A. Drai ou S. Trigano, que V. Geisser combat. En effet, pour V. Geisser, les idéologues de cet « antisémitisme nouveau », P-A. Taguieff en tête, créent un climat malsain en désignant les jeunes « Arabo-musulmans » aidés en sous-main par des « intello-gauchistes » comme étant les auteurs d’une nouvelle forme d’antisémitisme, ayant supplanté celui, plus « traditionnel », des milieux d’extrême droite, et ourdissant de concert un prétendu « complot contre la République. »

    Le quatrième et dernier chapitre est consacré à ce que V. Geisser appelle les « cautions ethniques » de la dialectique islamophobe, c’est à dire les acteurs politiques, intellectuels, religieux ou médiatiques « de culture musulmane », tirant leur légitimité d’une expertise « du vécu » et se posant comme « décrypteurs autorisés des questions musulmanes », au discours catastrophiste, sur une « benladisation » supposée des banlieues françaises.
    Souvent proches du pouvoir algérien, ces personnalités diverses, du recteur de la Mosquée D. Boubakeur au journaliste de Marianne M. Sifaoui, ne perçoivent les enjeux de l’islam en France « qu’à travers le prisme du syndrome algérien », c’est-à-dire qu’ils le réduisent à une lutte entre « les musulmans éclairés » et les « musulmans obscurantistes. »

  • La nouvelle islamophobie entre engagement intellectuel et « coup de gueule » pamphlétaire

    Œuvre d’un chercheur au CNRS, La nouvelle islamophobie aurait pu être une étude sociologique sur les comportements islamophobes dans notre société, de la part d’individus ou d’organisations diverses, mais les outils de la démonstration scientifique, entretiens et références théoriques par exemple, ne sont pas réunis.
    En effet, le chercheur a choisi, le temps de cet essai, de troquer le costume du sociologue pour celui de l’intellectuel engagé, en allant au-delà du simple diagnostic, en ne se contentant pas de comprendre et d’analyser le phénomène mais en le dénonçant. La nouvelle islamophobie tient à la fois de l’engagement de type intellectuel et du « coup de gueule » pamphlétaire.
    L’ouvrage de V. Geisser se lit d’une traite. L’auteur dénonce, raille, condamne. C’est un essai visiblement écrit rapidement et « sur le vif », le titre de la collection où a choisi de le publier son éditeur. C’est un « J’accuse » dénonçant les différents « faciliteurs d’islamophobie », mais surtout la place qui leur est faite dans les médias.
    En effet, il s’agit dans cet essai avant tout d’une critique des médias et de l’image de l’islam et des musulmans qu’ils véhiculent. Les postures jugées islamophobes de certains intellectuels, experts ou « cautions ethniques » sont dénoncées ici parce qu’elles sont médiatiques et diffusent, loin de la réalité, une image « fantasmagorique du fait musulman. »
    Mais V. Geisser est également un homme en colère qui parfois peut être mauvaise conseillère. En effet, V. Geisser est particulièrement sévère, mais surtout sans grande pertinence, avec ce qu’il appelle les « musulmans islamophobes. » Ainsi, R. Kaci (UMP), M. Boutih (PS), F. Smahi (FN) ne formeraient qu’une « sous-élite politique » et L. Ben Mansour ne seraient « qu’une » écrivaine exilée proche du pouvoir algérien, alors qu’elle est également linguiste et sa collègue au CNRS. En ces temps de débats sur la « discrimination positive » en politique, dans les médias ou dans l’entreprise, il nous semble qu’il est pour le moins maladroit de taxer de « caution ethnique » ou de « sous-élite » des acteurs « de culture musulmane » qui arrivent à faire entendre leur voix, même si cette voix peut déplaire. Rien, à ce jour, ne permet d’affirmer que les personnes citées plus haut jouent les faire-valoir ou les « beurs de service » au sein de leur parti.
    Mais, au-delà des idées exprimées et à l’instar de son « alter ego » P-A. Taguieff, l’auteur de La nouvelle islamophobie pose, par ses prises de positions, la question de l’engagement intellectuel de l’universitaire dans les débats qui agitent la société, notamment lorsque les-dits débats rejoignent son champ de recherche. Et là les interrogations sont nombreuses : doit-il passer de la posture de spécialiste à celle de l’expert, sortir de son laboratoire pour aller s’exprimer sur les colonnes des journaux et les plateaux de télévision, peut-il avoir un engagement citoyen manifeste, en prenant publiquement la parole dans les médias ? Autrement dit, fonctionnaire rattaché au Ministère de l’Education nationale, le chercheur-universitaire a-t-il un « devoir de réserve » ?
    En nous livrant ses opinions sans concession et c’est là où réside toute la force de son essai mais également toutes ses limites, V. Geisser répond à sa manière à ces interrogations en se situant clairement dans le débat et en désignant ses amis comme ses contradicteurs. Il conclut par un aveu sous forme de question : « En mettant à nu les mécanismes de la nouvelle islamophobie, n’avons-nous pas péché par angélisme et naïveté scientifique, cette fascination pour notre objet de recherche, syndrome bien connu dans les milieux universitaires français ? »
    Il reste que par cet essai, V. Geisser apporte un éclairage original et tranché sur les questions relatives à la place de l’islam et des musulmans en France. Et ce débat, loin d’être clos, ne fait que commencer.

Mouloud Haddad

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